Le goût des autres

Il semble déjà loin le temps terrible où les navigateurs en partance autour du monde avaient à choisir entre le goût et la légèreté. Il n’y a pas si longtemps, les sachets de lyophilisé avaient à peu près tous le même goût étrange, légèrement chocolaté et doucereux… Supportable à l’occasion mais parfaitement lassant pour qui va devoir se nourrir pendant trois mois.

News DÉC. 26, 2014 10:00

Et ce d’autant que nombre d’études l’ont prouvé depuis : varier son alimentation, retrouver des saveurs différentes est essentiel pour le moral des navigateurs. Quand on connaît la part de la dimension psychologique dans la performance, on comprend l’attention qu’y portent les skippers et leurs équipes techniques.

Aujourd’hui, les navigateurs essaient de faire un mix entre la nourriture lyophilisée, par définition très légère et facile à cuisiner, puisqu’il suffit de rajouter de l’eau chaude dans un sachet et quelques plats plus élaborés qui favoriseront le plaisir des papilles. Certains ont parfois quelques petites manies qui tiennent autant du rituel que de la volonté d’embarquer des aliments agréables à déguster.

Pour les premiers jours de course, les produits frais tiendront une place non négligeable à bord, notamment les fruits et légumes pouvant être dégustés crus. Mais au bout d’une semaine de course, il faudra commencer à s’adapter. C’est ici que la préparation de la nourriture prend tout son sens. A bord de Cheminées Poujoulat les compagnes des marins ont un rôle essentiel. « Catherine (Stamm) s’est occupé de commander toute la nourriture lyophilisée, tandis que Anne (Le Cam) dispose maintenant d’un outil particulièrement performant avec son tableur qui recense les besoins de chaque semaine suivant les zones de navigation où l’on se trouve. » Car c’est une évidence : on ne mange pas de la même manière suivant que l’on navigue dans les zones tropicales ou dans les froids du grand Sud. Les deux femmes de marins ont pour elles, l’expérience des tours du monde précédents… et une parfaite connaissance des goûts alimentaires et des péchés mignons de leurs compagnons de navigateurs.

Ariane Pehrson, bien connue des navigateurs du large, a développé à Lorient une véritable boutique spécialisée dans l’approvisionnement en nourriture lyophilisée. Son entreprise est maintenant reconnue par tous les coureurs de haute mer mais aussi des sportifs de l’extrême : alpinistes, coureurs d’épreuves comme les ultratrails ou bien encore aventuriers polaires… « C’est important de passer du temps avec eux. J’essaie de me renseigner sur leurs goûts, leur approche de la nourriture de manière à les conseiller le plus efficacement possible.Mais déjà beaucoup d'équipages arrivent en sachant  ce qu'ils aiment. Mon trvail est plutôt de les orienter vers des nouveautés.» Parmi les équipages qui ont décidé de lui faire confiance, GAES Centros Auditivos, One Planet, One Ocean & Pharmaton, We Are Water, Cheminées Poujoulat, Spirit of Hungary et Renault Captur.

C’est d’ailleurs tout le sens des démarches entamées par l’équipe de la Barcelona World Race en collaboration avec les restaurants El Celler de Can Roca et Les Cols, deux des plus grandes tables espagnoles. En partenariat avec le Campus Torribera de l’Université de Barcelone, ils ont ainsi concocté quelques recettes d’exception qu’ils ont lyophilisé et qui seront remises à chaque équipage de la Barcelona World Race. Les papilles des navigateurs vont être soignées.

Pour certains navigateurs, la nourriture embarquée est véritable casse-tête. Ainsi Conrad Colman (Spirit of Hungary) est végétarien. Aujourd’hui les produits lyophilisés sans viande sont nettement moins calorifiques que les autres. Qu’importe, le navigateur néo-zélandais a sa recette : « J’adore les cacahuètes, je vais en emmener de quoi tenir tout un tour du monde. »

Anna Corbella, quant à elle, envisage de faire contre mauvaise fortune bon cœur. « La nourriture lyophilisée a bien évolué depuis quelques années. C’est beaucoup plus varié, mais ça ne remplacera jamais une bonne « tortilla » aux pommes de terre et des fruits frais… » Il va falloir attendre trois mois pour pouvoir y goûter de nouveau, mais pour tous le premier repas pris à terre, même dans la plus grande simplicité, aura des allures de festin de roi.