L’odyssée du muffin

Petites et grandes histoires du large. Ou comment le quotidien sur un bateau prend une dimension ubuesque pour un terrien. Bruno Garcia (We are Water) raconte avec beaucoup d’humour l’art de prendre un petit déjeuner sans se laisser démonter par des questions superflues… Quand Sébastien Audigane (Renault Captur) revient en quatre points sur l’art d’empanner à bord d’un IMOCA 60. Tout se mérite !

Messages du large FÉVR. 4, 2015 20:17

Bruno Garcia (We are Water) : « Profitant d’une pause que l’océan nous a accordée, j’ai voulu prendre aujourd’hui un petit déjeuner comme dire… comme il doit être.  J’ai réalisé l’importance que nous donnions ici, isolés du monde civilisé, à des choses dont on ne soucie pas chez soi. Le fait est qu’après une tranquille et froide surveillance, je me suis composé un petit déjeuner d’un café chaud et d’un petit pain au lait. Nous en avons un chacun par jour. Cela fait des jours que j’y ai renoncé pour différentes raisons, la principale étant qu’ils sont relativement écrasés à l’intérieur des sachets individuels. En fait, dès que je déchire celui-ci, l’odyssée commence.

Avec les photos, vous avez pu voir l’état de nos mains. J’étais physiquement incapable de retirer la coupe de papier du muffin. Vraisemblablement, vous ne pouvez pas penser qu’il soit sorti en un seul morceau. Uniquement des miettes. Au départ, j’ai tenté de maintenir une certaine dignité. Pas pour Willy, c’est mon frère, il a déjà vu bien pire venant de moi. Mais pour moi. Les mouvements de mes mains, mes avant-bras, mes coudes n’ont rien pu empêcher :

1/  Le muffin est passé du stade semi-solide sans sa coupe de papier à une couverture décorative sur mes vêtements, qui pourrait être décrite comme chaotique.

2/  Le seul morceau que j’ai pu manger était en fait le papier. Bien sûr, je l’ai mangé ! Pensiez-vous que les miettes auraient gagné la bataille ? Après tout, c’était quelque chose de solide à mâcher non ?

Bon, je ne vais pas vous raconter ce que cela sera lorsque nous traverserons la prochaine tempête. J’imagine que les muffins vont devoir pénétrer mon corps par osmose.

À quel point la vie à bord peut être différente de celle à terre, c’est ça?

Bon mercredi à tous, Bruno. » 

Sébastien Audigane (Renault Captur) : « Le soleil brille toujours dans l'océan Indien, et je peux vous dire que l'après-midi est particulièrement chaude, et la nuit sous la lune tout à fait appréciable pour des contrées sauvages et froides. Pour se réchauffer encore plus, nous sommes confinés dans un couloir de 100 milles de vent d'ouest, et on tire des bords de vent arrière en attendant de pouvoir cavaler au sud-est vers l'Australie.

Je vous propose une explication sur l’art d’empanner  (ou gybe) à bord d’un IMOCA 60 :

1/ Tout d'abord, être sûr que ça vaut le coup, car la manœuvre est lourde.

2/ Ensuite, commencer par le matossage, c'est à dire transporter de gauche à droite (ou l'inverse) tout le matériel embarqué: les voiles, les outils et pièces de rechange, les affaires personnelles, la bouffe en sac de 15 kg (15 sacs);  au total quelques 500 kg tout compris.

Évidement au portant il faut mettre les sacs et les voiles tout à l'arrière, dans les entrailles de Renault Captur, pour éviter que le bateau enfourne dans les vagues. A deux, bien organisés, compter un bon quart d'heure de musculation. Ah oui, j'avais oublié, avant de commencer, enlever vos cirés, polaires et autres équipement chaud.

3/ Au sortir de cette séance de matossage, un petit coup d'eau citronnée et ça repart sur la préparation du cockpit. Border la grand-voile quasi dans l'axe (selon le vent), choquer l’Arthur (petit nom de la commande de rotation du mât), préparer la nouvelle écoute, reprendre la bastaque sous le vent et choquer celle au vent.

4/ C'est prêt. On se positionne : l'un à la barre, et l'autre aux écoutes et colonne de winch.

Ready? C'est parti: déconnecter le pilote et abattre à 150° du vent; vérifier le tout du coin de l'œil et remettre la quille au centre; abattre en choquant l'écoute de genaker pour que la voile parte sous le vent le plus vite possible; pousser de la barre (si possible dans un surf) et rester dans l'axe du vent en équilibre le temps que la grand-voile et ses lattes passent; embraquer le genaker; choquer la GV; reprendre la bastaque à fond; connecter le pilote; rejoindre la colonne de winch afin de finir de border le genaker; remettre la quille au vent; ranger le cockpit; régler les voiles pour le cap;  prendre la barre et faire avancer le canot. OUF!

Compter 30 min pour la manœuvre. C'est sport, mais ça se fait très bien! »