La nouvelle génération en marche. Entretien avec François Gabart

Le co-skipper de Michel Desjoyeaux lors de la dernière Barcelona World Race vole maintenant de ses propres ailes. Depuis la mise à l’eau de son 60 pieds Macif  mi-août 2011 (sistership de l’ex-Foncia), il se prépare pour son premier Vendée Globe. 

Entretien réalisé par Camille El Bèze

Interviews MARS 13, 2012 01:00

Le 10 novembre, devant les digues des Sables d’Olonne, il sera, à 29 ans, le benjamin de la flotte. En attendant, François Gabart a terminé cet hiver 4e de la Transat Jacques Vabre et remporté dans la foulée la transat B to B, son baptême en solo sur un 60’ Imoca. Garçon talentueux, doté d’une tête bien faite dans un corps sain, il est sans doute un des grands champions de demain. Nous avons réalisé cet entretien le 6 mars, le lendemain de son retour de la maternité. Depuis le 29 février, ce jeune homme pressé aux airs de Petit Prince est aussi papa d’un petit garçon… 

Où en est ton projet sportif à l’heure où nous réalisons cette interview ?

François Gabart : « Le bateau est en chantier depuis avant les fêtes de Noël, avec tous les travaux qu’on peut imaginer sur un grand monocoque mis à l’eau il y a 6 mois et qui a couru deux transats en 4 mois. Nous avions cassé des choses pendant la Transat Jacques Vabre. Parallèlement, depuis le lancement du bateau, nous remplissons une job list avec des idées, des choses à faire évoluer. Les deux courses de cet hiver ont permis d’enrichir cette job list. Il y a deux ou trois modifs non négligeables qui ne se voient pas forcément de l’extérieur et qui amélioreront la performance du bateau. » 

Qu’as-tu appris pendant la Transat Jacques Vabre (la première course du bateau) et pendant la Transat B to B, ta première transat en solo en Imoca ? 

FG : «  Ce qui était nouveau pour moi, même si j’avais déjà eu quelques expériences en Imoca (TJV avec Kito de Pavant et BWR avec Michel Desjoyeaux), c’est que pour la première fois, j’étais dans la peau du skipper avec toutes les responsabilités que cela implique. Mais c’est aussi ce que je recherche, ce que j’aime. En Figaro, je m’étais énormément fait plaisir et c’était dû au fait d’avoir à gérer mon bateau tout seul. En plus, ça c’est bien passé. On a fait deux belles courses… » 

T’attendais-tu à performer aussi rapidement ? 

FG : « Franchement non. La victoire sur la B to B, je ne m’y attendais pas du tout. Il y avait toutes ces incertitudes qu’on peut avoir sur une première course. L’objectif pour moi était de traverser, de qualifier le bateau pour le Vendée Globe. Je m’attendais à avoir un décalage par rapport aux meilleurs, à ne pas arriver à tenir les mêmes vitesses qu’eux. Et puis il se trouve que j’étais dans le coup. Je n’ai jamais perdu de terrain en terme de tactique/stratégie, le bateau allait vite, j’arrivais à le pousser facilement sans forcer, donc c’était hyper agréable. Pareil sur la TJV, au delà d’une erreur stratégique évidente après les Açores, on a fait partie des bateaux leaders. Donc c’était très positif. » 

Comment as-tu vécu tes premières heures en mer, seul sur ton bateau ? 

FG : « Un vrai régal. Franchement, c’est quelque chose que j’attendais depuis longtemps. Et puis quand ça se passe tout de suite bien, que tu as des bonnes sensations… C’est ce que je recherchais, les sensations, arriver à sentir le bateau, trouver mon rythme. Or, j’arrivais  à bien le régler, à aller vite, dans des conditions qui n’étaient pas trop difficiles au début (au reaching dans l’alizé). Ensuite, ça s’est un peu corsé… » 

Tu ne t’es jamais retrouvé dépassé par les évènements ? 

FG : « Tout dépend de ce que tu appelles « dépassé par les évènements ». On n’a jamais été dans une situation dangereuse. Mais après le passage de la ligne d’arrivée de la B to B, on a eu trois jours de tempête avant d’arriver à la maison. Il y a une nuit où j‘ai bien galéré. On a eu 45 nœuds avec surtout une mer complètement désordonnée, très courte, des vagues rapides.  Il y a eu un moment où les casses se sont un peu enchaînées et forcément on a envie de dire stop.  Mais c’était un bon apprentissage car c’est quelque chose que je risque de vivre sur le VG. Je n’ai aucun doute pour dire qu’on est le team qui a appris le plus de choses entre mi-août et mi-décembre ».  

Dans 8 mois, c’est le départ du Vendée Globe, ton premier tour du monde, quelles sont les principales inconnues pour toi ? 

FG : « C’est lié à la course. C’est naviguer dans les mer du sud que je ne connais pas (pour mémoire, pendant la Barcelona World Race, François Gabart et Michel Desjoyeaux s’étaient arrêtés en Afrique du Sud, après le démâtage de Foncia non loin du cap de Bonne Espérance, ndr). Naviguer dans des endroits où on est suffisamment loin de tout pour ne pas pouvoir compter sur de l’aide extérieure en cas de souci, ce n’est pas anodin. C’est quelque chose qui, en tant que bonhomme, skipper, peut nous amener à changer notre façon de naviguer. Je vais aussi devoir gérer la longueur. Au plus long, j’ai dû passer 18 ou 19 jours en solo, pendant le BPE en 2009… là, on va multiplier cela par 3 ou 4. Peut-être qu’un jour dans le Grand Sud compte comme trois jours dans le golfe de Gascogne ? Tu es dans un autre monde, un autre milieu, la notion de temps a certainement une autre échelle. Comment je me projette là dedans ? Pour l’instant : bien ! « 

Sur quoi peux-tu t’appuyer, quels sont les domaines que tu maîtrises bien ? 

FG : « D’abord sur ma préparation et sur ma super équipe. Et au delà de l’équipe, il y a Mer Agitée et Michel (François a lancé son projet dans le giron de Mer Agitée, la société de Michel Desjoyeaux, ndr). Cela apporte de la confiance et de la sérénité. C’est une structure performante, capable de répondre à des problèmes très rapidement. J’ai aussi une bonne carte météo à jouer. J’adore la météo, la stratégie et sur des grandes courses comme ça, c’est primordial. Mais beaucoup de mes adversaires sont aussi très bons là dedans. Et la plupart ont fait un, deux, voire trois Vendée Globe… » 

Prends-tu conseil auprès des « anciens » ? 

FG : « Il y a Michel, bien sûr, depuis le début du projet. Je lui demande pas mal de choses concernant la gestion stratégique. Qu’est-ce qu’une dépression dans le Sud ? Les points à surveiller, les différences avec une dépression en Atlantique Nord, les différences sur la qualité de la prévision, sur l’état de la mer à cet endroit-là. Sur la façon de gérer son bateau, son jeu de voile. A quel moment il faut attaquer et à quel moment cela ne sert à rien. A quel moment il faut s’économiser, être vigilant sur le bateau… On a eu des discussions assez ouvertes comme ça depuis le début du projet… 

Pendant le Trophée Mer et Montagne (une rencontre sportive entre marins et montagnards qui a lieu tous les ans en France), j’ai aussi pas mal discuté avec Thierry Dubois (deux fois au départ du VG). Il a une approche très différente de celle de Michel et c’est aussi intéressant. Et puis j’ai pas mal discuté avec les montagnards. La notion de danger qui est présente sur le VG, l’est aussi excessivement dans l’alpinisme ou le ski de haute montagne… Il y a de bonnes de bonnes idées à prendre auprès de summiters. La montagne est un milieu proche de la mer. » 

Est-ce qu’on t’a donné des clefs, des recettes ? 

FG : « Il n’y a pas de recette miracle, l’abécédaire du Vendée Globe, n’existe pas… sinon, ce serait trop facile !  Je pense qu’il faut se faire soi-même sa propre course, sa propre préparation. Je suis personnellement au contact très proche du dernier vainqueur, mais je sais que si je fait un copier-coller de ce qu’a fait Michel, ça ne suffira pas pour gagner. On est tous différents. Il faut s’inspirer des succès des autres mais il faut aussi aller chercher des choses ailleurs, trouver d’autres idées, les adapter à sa façon de naviguer, son équipe, son bateau. C’est riche humainement d’arriver à se faire sa propre course, sa propre histoire. » 

Physiquement, comment te répares-tu ? 

FG : « Me reposer était mon premier objectif cet hiver. C’était indispensable après ces dernières années chargées. Il fallait que je refasse le plein d’énergie pour l’hiver prochain. Je crois que c’est à peu près réussi. J’ai la patate pour attaquer la saison qui arrive. Je fais pas mal de sport (course à pied, kayak, surf, vélo, piscine). Nous sommes sur des bateaux de plus en plus physiques. Il faut avoir la caisse ». 

Est-ce que ton rétro-planning est bien maîtrisé ?  

FG : « C’est toujours pareil, il faut accepter le fait qu’on ne peut pas tout faire. On a 50 000 idées. Un Vendée Globe, on peut le préparer pendant toute sa vie ! C’est la réflexion que j’ai eue avant de lancer le projet. De nombreuses personnes pensaient que faire un tour du monde en solitaire à 29 balais, c’était un peu trop tôt. Parce qu’on n’est peut-être pas assez mur, peut-être pas assez prêt. Ma réflexion a été de me dire : on n’est jamais assez prêt pour faire un Vendée Globe. C’est le cas aujourd’hui quand je vois que le départ est dans huit mois. Il y a plein de choses que j’aimerais avoir faites, avoir vécues, avoir préparé avant le départ. Je n’en aurai pas le temps. Il faut l’accepter, gérer les priorités et aller à l’essentiel. »  

Michel t’aide t-il à gérer ces priorités ? 

FG : « Il est de très bon conseil. Quand j’ai des choix difficiles à faire, qu’il faut trancher et que je n’y arrive pas, je peux facilement lui demander son avis. Il a la grande qualité d’être capable de décider très vite et souvent… très bien ».  

Tu es un garçon confiant, structuré. Mais tu as forcément des faiblesses. Quelles sont-elles ? 

FG : « J’en ai partout…Mais je ne vais pas tout dévoiler à mes adversaires ! Je suis un compétiteur et c’est indispensable pour faire ce que nous faisons. Mais l’esprit de compétition peut aussi avoir des aspects négatifs. Dans la gestion d’un Vendée Globe, se laisser un peu trop embarquer par la course peut devenir un problème.Il faut faire attention parce que j’ai déjà goûté à la victoire en solo… Il ne faudrait pas que je me mette en surrégime dans la descente de l’Atlantique, que je me fatigue bêtement ou que je casse du matos bêtement. Dans le feu de l’action, on peut rapidement se faire piéger. Ensuite, le fait d’être très structuré, justement, ça peut-être un point faible. Ça peut réduire un peu la créativité. Sur l’eau, il y a des moments dans la journée où l’analyse doit être très rationnelle, très objective, sans l’emprise des sentiments. Mais il y a d’autres moments où il faut se laisser aller, laisser faire le feeling. Je crois que j’y arrive plutôt bien en Figaro. Mais c’est peut-être moins naturel pour moi que pour certains qui fonctionnent comme ça en permanence. » 

Avec les outils météo et d’aide à la navigation très perfectionnés dont on dispose maintenant, y a t-il encore une place pour le feeling ? 

FG : « Complètement. On a des outils, mais derrière l’analyse est humaine. La progression des outils météo ne fait que décaler plus loin l’incertitude. Aujourd’hui, on a une vision bien plus précise sur du court terme qu’il y a 50 ans. Mais il y a toujours un moment où la prévision n’est plus bonne. On a beau avoir les meilleurs modèles météo du monde, au bout d’un moment, ils sont faux et c’est là qu’intervient l’intuition, pour essayer de sentir les choses sur du long terme. L’application du choix de route, savoir à quel moment on va changer une voile, c’est aussi du feeling… Même si on a des outils d’aide à la navigation, et nous les avons tous, les ordinateurs, pour le moment, ne sont pas meilleurs que les hommes. »  

Dans quel secteur peut-on faire la différence avec les autres aujourd’hui ? 

FG : « A chaque fois, je répond la même chose à cette question : c’est celui qui aura la meilleure gestion globale. Il n’y a pas un secteur prédominant par rapport à un autre. En course au large en solo, il faut savoir tout faire à peu près bien. Ne pas avoir de trou. Celui qui gagnera le VG est celui qui sera capable de gérer tous les paramètres de la performance. Sur des grandes courses qui durent trois mois, cette notion de globalité est encore plus importante. » 

Le fait d’être papa change t-il ta manière d’appréhender tes navigations ? 

FG : « J’ai déjà abordé différemment la TJV et la B to B en sachant que je ne serais plus tout seul quelques mois plus tard. Je ne naviguais pas franchement différemment. Parce que dans la gestion pure du risque et de la sécu, je suis plutôt quelqu’un de raisonnable, je ne fais pas de choses dangereuses. Mais oui, ça changera forcément un peu ma façon de gérer la course. On ne gère pas sa vie de la même façon quand on est tout seul ou avec une petite famille. On puise son énergie d’une autre façon, on vit différemment à terre, alors on doit forcément le vivre différemment sur l’eau. »  

Le Vendée Globe, tu y penses tous les soirs en te couchant ? 

FG : « À quelques exceptions de vie personnelle récentes, oui, j’y pense tout le temps » 

Enfin, te reverra t-on au départ de la prochaine Barcelona World Race ? 

« J’ai la chance d’avoir convaincu la Macif à s’engager sur plusieurs années mais nous nous sommes (pour le moment) arrêtés en novembre 2014. Ce qui est certain à l’heure actuelle, c’est que le bateau Macif sera au départ de la Route du Rhum 2014. C’est une course importante d’un point de vue communication pour mon partenaire. Que fera-t-on après ? Tout est possible. Je sais, pour l’avoir vu de près, que la transition Rhum en novembre et BWR en décembre est compliquée… mais possible ! Donc affaire à suivre… Ce que j’ai vécu sur la dernière édition était tout simplement exceptionnel mais avec un goût d’inachevé… Donc pourquoi ne pas y retourner ? »   

*** Le 60 pieds Macif sera remis à l’eau autour du 20 mars. François et son équipe vont ensuite se préparer à disputer l’Europa Race, course par étape en équipage au départ d’Istanbul le 5 mai 2012.