La combinaison secrète. Entretien avec Alex Thomson et Guillermo Altadill

Ils se sont rencontrés lors de la première édition de la Barcelona World Race. Alex Thomson est arrivé en deuxième position avec Andrew Cape tandis que Guillermo Altadill et Jonathan McKee ont eu moins de chance à bord d'Estrella Dam après un abandon au Cap pour des problèmes de dérives. Leur association lors de la dernière Transat Jacques Vabre a été un succès sans surprise pour ceux qui connaissent le caractère et les qualités du duo, leur seconde place un grand élan pour leur carrière.

Andi Robertson les a rencontrés après la course.

Interviews DÉC. 22, 2011 01:00

Thomson et Altadill sont des marins passionnés, déterminés et rapides, connus pour ne pas cacher leurs émotions. Il est clair que les deux étaient à la recherche d'un résultat solide et convaincant lorsqu’ils ont formé l’équipage pour cette dixième édition de la Transat Jacques Vabre. Comme duo, ils étaient théoriquement très complémentaires : Thomson, un marin rapide doué, avec un passé marqué par plusieurs abandons sur les grandes course, et Altadill, qui n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il s’agit d’exprimer ses opinions passionnés, et ne passe pas pour le meilleur des co-équipiers.

 Le duo embarqué à bord de l'ancien Estrella Damm, plan Farr construit à Cowes, qui a navigué sur le dernier Vendée Globe sous les couleurs de BT avec Sebastien Josse, avant de remporter la Route du Rhum l'année dernière avec Roland Jourdain et Véolia Environnement. Beaucoup ont vu dans cette équipe une étrange combinaison de variables, mais Thomson, Altadill et Hugo Boss terminent deuxièmes, derrière le triple vainqueur Jean-Pierre Dick à bord de Virbac-Paprec 3 avec Jérémie Beyou. 

Guillermo, tu as déjà connu le succès  en compétitions autour du monde en équipage à bord de grands multicoques, mais c'est ton premier  bon résultat dans une course à haut niveau en IMOCA. Qu’est-ce que cela signifie pour toi? 

Guillermo Altadill : Finir deuxième dans la Transat Jacques Vabre est un bon résultat. Il s'agit d'une course du circuit IMOCA avec de nombreux bateaux de haut niveau, la classe IMOCA est la seule qui propose deux tours du monde et faire un bon résultat sur une traversée de l'Atlantique avec de nombreux bateaux est excellent. J’ai déjà eu de bons résultats dans la Whitbread ou la Volvo Ocean Race, mais jamais dans la classe IMOCA dans laquelle je navigue depuis 2007. C’est très important pour moi. 

Tu es arrivé au Costa Rica en disant qu’Alex et toi aviez très peu dormi et que cela a été très dur pour toi. En comparaison à ce que tu as déjà fait, où places-tu le niveau de difficulté? 

Guillermo Altadill : Etant habitué à la voile en équipage, je peux vous dire qu’à deux, tout est plus difficile. En fait lors de navigations en équipage on peut avoir des jours bien et des jours moins bien, mais derrière vous avez toujours 10 à 12 compagnons pour compenser. A deux il faut toujours êtes actif, toujours être fort parce que cela se reflète directement dans la vitesse du bateau. Cela signifie que vous devez doser votre effort chaque jour et cela est difficile, certains jours vous n'avez pas assez dormi mais vous devez continuer à pousser le bateau, donc vous devez travailler dur psychologiquement pour être fort et maintenir la pression, comme l'autre partenaire. Je pense que nous n’avons pas dormi assez ; peut-être parce que je commence à me faire vieux. Nous avons eu un réel manque de sommeil, c'était vraiment fatigant, je l’ai vraiment ressenti trois jours après l’arrivée. J'étais vraiment très, très fatigué. 

Comment s'est passée votre collaboration avec Alex? Quel rôle avez-vous joué dans le choix du plan Farr plutôt que du Juan Kouyoumdjian? 

Guillermo Altadill : J'ai rencontré Alex lors de la première Barcelona World Race. Il m'a appelé avant la Giraglia pour naviguer sur son plan Kouyoumdjian, nous nous sommes un peu entraînés à Valence et nous avons fait ensemble la Giraglia. Puis j'ai décidé de courir la Fastnet Race et la Channel Race  pour préparer la Jacques Vabre. Ça nous a permis de commencer à s'entraîner avec l'un des bateaux, le plan Juan Kouyoumdjian, et j’ai trouvé ça vraiment difficile. Je crois qu’Alex voulait un deuxième avis et je lui ai dit qu’il serait difficile de naviguer avec ce bateau autour du monde. Je pense que ça l’a fait changer d'avis. On a alors choisi le plan Farr.

A partir du moment où nous avons choisi ce bateau, j’ai su que ça serait plus facile puisque je le connaissais avant. C'était mon premier bateau et je savais qu’il avait du potentiel, qu’il était très simple, exactement le contraire du plan Kouyoumdjian. Mais nous n’avions pas navigué plus de 200 milles sur ce bateau avant le départ de la Transat, nous n’avions jamais régaté avec. Il a été pour tous les deux, plus facile de naviguer sur ce bateau que sur n’importe quel autre. 

A quel point trouves-tu ce bateau compétitif par rapport aux autres? 

Guillermo Altadill : N’oublions pas que ce plan Farr n’est pas un bateau de la dernière génération et que les nouveaux sont 10 à 15% plus rapides, mais ce bateau peut être amélioré dans certaines conditions. L’important est de l’exploiter à son plein potentiel. On pourrait également améliorer certaines choses, comme les dérives, les safrans, la quille, la position du mât, pour gagner en compétitivité. Mais c’est un compromis. Si on améliore une chose, on va en perdre une autre ailleurs. 

Comment s’est passée la navigation avec Alex? 

Guillermo Altadill : Quand vous naviguez avec Alex, vous pouvez sentir que c’est un marin qui a une relation très intense avec le bateau, il est très réactif avec lui, il aime aller vite, le pousser au maximum. Nous avons tous les deux le même goût pour la vitesse, nous partageons le même sentiment de satisfaction lorsque le bateau est régulièrement à 100%, on a toujours envie de plus. Ça s'est bien passé, nous avons un caractère similaire à bord, et ça a vraiment bien fonctionné, il essaie toujours de faire ce qu'il faut pour aller plus vite.

Parlons de stratégie. Allez vers le nord était une décision audacieuse, quand avez-vous décidé que c’était ce que vous deviez faire ? 

Guillermo Altadill : Nous avons toujours su depuis le départ que la première semaine serait vraiment cruciale. Mais comme nous avions très peu de références avec le bateau nous avons décidé d'être prudent et de suivre le reste de la flotte tout en écoutant notre routage.

C'est ce que nous avons fait pendant les trois premiers jours. Ce qu’a fait la flotte après, en termes de stratégies et de tactique, n’a pas été ce que nous considérions comme «conservateur».

La flotte a changé d’avis au sujet de la négociation de la dorsale, elle n’a pas vraiment voulu entrer dans une zone de vents forts et de vagues. Nous avons pris la route la plus conservatrice à notre sens, celle qui était la plus rapide pour gagner l’est. La flotte a mis rapidement le cap au sud. Nous n'avons rien fait de différent de ce qui était indiqué par le routage et qui s'est avéré être ce que les autres auraient dû faire. Pour des questions de sécurité, ils ont choisi d’éviter la pire partie de la tempête en allant plus au sud. Ca a été le moment clé de la course. En moins de 24h, la flotte s’est divisée en deux groupes. Pendant que la plupart s’en allait vers le sud, avec Paprec-Virbac 3 nous avons suivi les routages qui conseillaient d’aller vers l’ouest. 

Guillermo, quels sont vos projets en IMOCA? 

Guillermo Altadill : J’ai envie de continuer en IMOCA, faire des courses en équipage, à deux et un jour en solitaire. J’aimerais faire la prochaine Barcelona World Race avec mon fils, mais si Alex me le demande, je serais heureux de la faire avec lui. 

Alex, avais-tu la pression d’obtenir unbon résultat avant cette course? 

Alex Thomson : J’ai passé le stade de m’inquiéter, mais c’est vrai que la pression du résultat pour le sponsor a augmenté au fur et à mesure. Je crois qu’au final, avec le bateau que nous avions, nous avons eu un rendement supérieur à ce que nous avions prévu. 

Décris-nous comment s’est passé le changement de stratégie, le choix de Guillermo et de ce bateau plutôt que l’autre. 

Alex Thomson : Il n’y a pas eu de changement de stratégie concernant Guillermo. Il est avec nous à bord depuis le mois de mai et nous avons fait la Giraglia ensemble. On a décidé de faire la Jacques Vabre ensemble, et Guillermo nous a aidé à prendre la décision de partir avec ce bateau pour cette course. Nous pensions que nous serions plus performants sur la Jacques Vabre et sur la course retour en solitaire, la Transat BtoB. Nous sommes vraiment reconnaissants envers Guillermo de nous avoir aidé à prendre cette décision. Guillermo est quelqu’un qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense, et c’est l’une de ses plus grandes qualités. Toute mon équipe et moi-même sommes très reconnaissants de son aide et de sa participation dans l’équipe cette année. 

Tu as navigué différemment cette fois ?

Alex Thomson : Sincèrement je ne crois pas que nous ayons navigué différemment que sur d’autres courses que j’ai pu faire. Il y a deux ans nous avions pris la décision audacieuse d’aller au nord et nous sommes rentrés avec un bateau cassé. Cette fois j’ai étudié les options et aller au sud nous permettrait d’éviter la tempête. Mais il n’y avait rien d’autre à gagner là-bas. Le routage disait d’aller à l’ouest. J’avais un petit sentiment d’inquiétude de risquer à nouveau de casser le bateau, mais à la fin de la journée nous avons décidé d’y aller. Nous étions là pour essayer de gagner une course, et si pour ça il fallait prendre quelques risques en affrontant des grosses conditions, alors il fallait y aller ! D’autant que cette fois c’était différent d’il y a deux ans. La dernière fois la dépression est resté là très longtemps et a formé la mer durement. Les vagues étaient horribles. Cette fois, le système dépressionnaire est venu très vite, le vent était très fort, mais il n’y a pas eu de vagues. Finalement l’option nord n’était pas aussi terrible qu’il y a deux ans. 

Qu’est ce qui te permet d’être aussi rapide à bord d’un IMOCA Open 60 qui est considéré comme le bateau le plus rapide de la flotte ?

Alex Thomson : Sur cette course il y a deux personnes à bord et je dirais que Guillermo est encore meilleur que moi pour faire avancer le bateau très vite. Il travaille très dur sur le pont pour être sûr que le bateau avance à vive allure. Je détenais deux records, mais Virbac-Paprec 3 m’en a pris un, c’est vraiment une question de circonstances, d’être au bon endroit au bon moment. Avoir Guillermo à bord pendant cette course a vraiment été d’un grand secours. Il a travaillé très dur et a eu le grand avantage de savoir comment faire avancer le bateau très vite alors que j’avais moi-même navigué moins de 300 milles avec ce bateau avant le départ. C’est incroyable de voir comment un bateau peut être différent d’un autre, ce que confirment les quatre IMOCA que j’ai eus. Naviguer avec Guillermo m’a permis de comprendre le bateau et analyser ce qui lui convient ou pas. Ca fait une grande différence ! 

Est ce qu’il y a un moment où vous auriez préféré l’autre bateau?

Alex Thomson : Au portant dans la brise. Chaque bateau a des avantages et des inconvénients. Ce bateau est très difficile à manœuvrer au portant. Tu ne peux pas le laisser sous pilote, il faut être à la barre mais il n’y a pas de position confortable pour barrer. C’est vraiment difficile. Pour être honnête on ne pouvait pas tenir le rythme de Virbac-Paprec 3, et pour rester aussi proche d’eux comme on l’a fait, il faut être capable de barrer au portant 100% du temps. C’est vraiment dur.