Jörg Riechers : «J’aime bien être dans la peau de l’outsider. Personne ne nous attend»

C’était un chemin pavé de roses qui s’ouvrait pour le skipper allemand Jörg Riechers. Son projet IMOCA était bien lancé, il disposait d’un bon bateau, l’ancien Foncia  de Michel Desjoyeaux, vainqueur du Vendée Globe 2008-2009 et 2e de la bwr 2010-2011 aux mains de Iker Martinez et Xabi Fernandez. Il montait progressivement en puissance et se préparait à participer au prochain Vendée Globe, une marche logique après la Mini Transat et la Class40 au sein desquels il avait connu des résultats probants. L’annonce du retrait de son sponsor fut une véritable douche froide. Depuis les temps sont plus difficiles, mais Jörg a choisi de se battre et sera au départ de la bwr avec le talentueux Sébastien Audigane à ses côtés. Bizarrerie de l’histoire, il sera à la barre du seul plan Finot-Conq de la flotte (l’ex Brit Air) et devra se battre contre le bateau qu’il a lui-même optimisé, le Cheminées Poujoulat de Bernard Stamm et Jean Le Cam qui l’ont loué pour l’occasion.

Interviews DÉC. 13, 2014 14:22

Jörg on imagine que tu as vécu des temps difficiles ?

« Oui, ce n’était pas facile. Mais maintenant, c’est derrière moi. On a perdu une année de travail dans l’affaire, plus les modifications qu’on avait faites sur le bateau et le temps de navigation. Tout s’est écroulé en un jour, en une seule décision.

Et maintenant, il va falloir courir contre le bateau que vous avez optimisé ?

Oui, c’est curieux. Je me sens un peu coupé en deux, satisfait parce que les modifications ont rendu le bateau vraiment plus rapide, mais en même temps on va naviguer contre lui sur un bateau qui n’a pas le même potentiel.

Je me sens un peu entre deux feux. Avant les modifications, l’étrave du plan Farr avait tendance à enfourner. Quand on a découvert, le plan Finot-Conq, on s’est aperçu qu’on avait dans les mains un bateau très sain, très facile à barrer aux allures portantes par 30 nœuds de vent. On oublie qu’à son bord Armel Le Cléac’h a terminé 2e du Vendée Globe, 2e de la Route du Rhum et de la transat Anglaise. C’est fondamentalement un bon bateau. C’est un bateau plutôt léger qui se rapproche plus dans l’esprit de ce qu’était Safran que des plans Farr de l’époque. Il a été juste victime de la mode qui faisait que certains architectes étaient mis en valeur et d’autres non.

Comment tu sens ce bateau ?

Le bateau va bien. Le bateau d’Alex Thomson devrait être le plus rapide et il a été modifié en fonction de la nouvelle jauge. Ce serait un miracle si on était plus rapide que lui. Je pense ensuite que Cheminées Poujoulat devrait avoir un petit plus de vitesse, du fait des modifications. Neutrogena  a une nouvelle quille. Mais nous devrions être plus léger qu’eux et que GAES Centros Auditivos ; Globalement, ces trois bateaux devraient avoir un potentiel de vitesse très proche. Notre point fort, c’est que l’on dispose d’un bateau très fiable et solide. Notre point faible est que nous avons pris beaucoup de retard dans notre préparation. Il va falloir que nous fassions notre course, sans se préoccuper des autres. Quand on part sur une course aussi longue, il faut savoir se fixer des objectifs, une stratégie globale. On va juste essayer de rester dans un bon pourcentage de la polaire de vitesse théorique du bateau, d’être constant. Si on maintient ce cap, on peut finir sur le podium.

Depuis combien de temps avez-vous pris le bateau en main ?

On en dispose depuis un mois. Ce n’est pas très gentil de dire ça, mais notre chance a été que Bertrand de Broc soit contraint d’abandonner dans la Route du Rhum. On a eu plus de temps pour préparer le bateau, ça nous rend plus confiant. Avec Seb, on se connaît bien, on forme une bonne équipe. On a navigué ensemble en course en Class40, et ça se passe bien. Et puis, quand vous voyez Alex (Thomson) terminer 3e sur un vieux bateau dans le Vendée Globe, on se dit que tout est possible. J’aime bien être un outsider. Personne ne nous attend, c’est parfait.

Quelles sont vos principales forces ?

On est tous les deux de bons barreurs. Seb est peut-être un peu meilleur que moi. C’est vraiment un des meilleurs barreurs que j’ai jamais rencontrés. On est deux gros travailleurs. Notre faiblesse peut être de nous laisser entrainer dans des options à risques par trop de motivation. Nous l’avons déjà vécu sur la course Les Sables – Horta en Class40. Ça a été une bonne leçon. Il n’y a pas de hiérarchie entre nous. Il a plus d’expérience de l’IMOCA que moi, il connaît les mers du Sud.

Quoi d’autre encore ?

Le facteur humain est essentiel. Combien d’équipes craqueront. Ce n’est pas qu’une question de performance du bateau, il faut aussi que les deux skippers naviguent ensemble jusqu’à la fin de la course. Quand vous avez deux ego fortement dimensionnés à bord, cela peut donner des étincelles. Quand il fait froid, que la fatigue commence à se faire sentir, qu’on n’est pas bien, c’est là qu’on peut partir au clash. On en a parlé entre nous. Si l’un des deux n’est pas satisfait du comportement de l’autre, il doit en parler. On en discute beaucoup entre nous, en naviguant, en partageant un repas, au pub… Seb est de plus quelqu’un de vraiment bien, adorable. C’est réellement quelqu’un de très agréable. C’est un homme d’équipe, ce qui est inhabituel dans un sport par essence individuel. On s’entend bien. On se connaît depuis 2012. Je savais ce qu’il avait fait auparavant et quand il m’a proposé de s’associer, j’ai tout de suite accepté.

Ton regard sur le niveau de la course ?

C’est du bon niveau. De mon point de vue, cinq bateaux peuvent prétendre au podium. Ce n’est pas le nombre, mais bien la qualité des équipages qui fait le niveau d’une course.