Interview avec Mike Roman : « Les skippers de la Barcelona World Race seront des scientifiques là-bas... »

Mike Roman est l'ancien président de la Société d'Océanographie (TOS) et président du Comité Scientifique de la deuxième Conférence de Recherche Océanographique qui se tiendra à Barcelone du 17 au 21 novembre prochains. L'océanographe américain est venue visiter Barcelone où il a rejoint Luis Valdès, le Directeur des Sciences Océaniques à la Commission Intergouvernementale de Recherche Océanique de l'UNESCO (UNESCO-IOC) pour visiter le lieu du deuxième grand rassemblement de la communauté océanographique de la décennie. Il était interviewé par Santi Serrat.

Interviews FÉVR. 20, 2014 01:00

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Cela va bientôt faire une décennie que s'est tenue la première conférence. En savons-nous beaucoup plus sur les océans après toutes ces années ?

Nous en savons plus sur la météo, la température de l'océan et l'océan lui-même et nous avons mesuré à distance les niveaux de salinité, la hauteur des vagues, etc. Il y a des capteurs dans tout l'océan qui travaillent beaucoup mieux à récupérer les informations en temps réel, donc s'il y a un tsunami, s'il y a une pollution, ils peuvent collecter les informations et nos scientifiques peuvent y avoir accès immédiatement. Toutes ces données ne pourraient être traitées sans des ordinateurs plus puissants, plus rapides. Ainsi, la révolution informatique qui a affecté toutes les composantes de la société a également eu un énorme impact sur l'océanographie. Ces nouveaux ordinateurs nous permettent de collecter les données, de les modéliser et de projeter ce que sera le climat dans cinquante ou cent ans. Cela a modifié la façon dont nous étudions les océans. Un autre aspect est celui de la révolution moléculaire, la génomique ; nous observons les différentes manifestations génétiques des choses. Nous observons peut-être les mêmes espèces mais elles se sont génétiquement adaptées au changement climatique. Nos scientifiques sont capables d'utiliser la génomique pour démêler toutes les interactions qui se produisent dans la mer. Cela avait juste commencé à se développer il y a 10 ans mais ces avancées majeures ont drastiquement changé la façon dont nous étudions les océans désormais, et la vitesse avec laquelle nous accumulons des connaissances sur l'océan.

Comment la Société d'Océanographie et la Commission Océanographique Intergouvernementale se sont-elles adaptées à ces changements ?

Le plus grand changement auquel il a fallu s'adapter a été la vitesse d'apprentissage. La Société d'Océanographie et l'IOC ont de nouveaux moyens au travers des sites webs, des réunions, des publications et des conférences comme celle qui va se dérouler à Barcelone, pour permettre aux scientifiques de partager l'information. Ce sont de nouveaux forums pour l'échange d'idées. Les deux organisations essayent également d'encourager les jeunes scientifiques débutants à apprendre de nouveaux modes de mise en réseau international. C'est un océan mondial et les pays s'attaquent ensemble à tenter de résoudre les problèmes. La Société d'Océanographie et l'IOC essaient toutes deux de développer les capacités des jeunes scientifiques océanographiques tout comme celles des pays en voie de développement.

Quelle est l'importance de l'organisation d'une conférence scientifique directement liés à la recherche océanographique ? Quels sont les principaux objectifs ?

Eh bien, je pense que l'objectif principal de la conférence est d'évaluer les progrès que nous avons fait dans la dernière décennie et aussi de planifier pour l'avenir. C'est important pour l'Union Européenne, l'Asie, les États-Unis et d'autres pays qui envisagent de faire parler de l'Océanographie dans la prochaine décennie, de trouver de nouvelles idées et de les présenter ensuite à nos gouvernements pour mettre en place des programmes d'océanographie pour les dix ans à venir .

Pensez-vous que Barcelone, en tant que capitale méditerranéenne, offre un cadre particulier pour cette conférence ?

Je pense que c'est un endroit idéal pour organiser cette conférence pour plusieurs raisons. Tout d'abord, cette ville a une riche histoire navale et Barcelone a également une riche histoire de scientifiques travaillant dans les domaines de la biologie marine et de l'océanographie. L'Espagne a été l'un des leaders parmi les pays méditerranéens pour mener un effort afin d'arrêter les décharges de polluants dans l'eau. Barcelone était la ville initiatrice de ce mouvement. C'est également un endroit merveilleux à visiter. Donc, en organisant cet événement à Barcelone, beaucoup de gens voudront venir, non seulement pour la conférence mais également pour voir la beauté de la ville. Je pense que c'est un merveilleux endroit pour tenir cette conférence. C'est la première fois que je viens à Barcelone et j'ai hâte de revenir pour la conférence. Je suis allé dans d'autres parties de l'Espagne, mais j'ai toujours voulu visiter Barcelone et c'est donc une grande opportunité pour moi de voir une ville merveilleuse, tout en prenant part à cette conférence. J'essaye de dire à beaucoup de gens que je connais que l' endroit est merveilleux et qu'ils ne devraient pas manquer cette occasion d'apprendre la science mais également de découvrir une ville merveilleuse !

Nous comprenons maintenant que tout est lié et qu'aucun champ scientifique ne peut être considéré séparément. Comment sensibiliser le public à l'importance du message One Planet One Ocean ?

Je pense que nous avons pris des décisions en ce sens lors de la préparation de la conférence, non seulement pour inclure les sciences naturelles, mais aussi l'océanographie, la pêche, l'océanographie physique et les sciences sociales. Nous voulons impliquer les personnes qui suivront les découvertes scientifiques et travailleront avec les politiques publiques, avec l'éducation. Nous voulons qu'ils amènent ces nouvelles découvertes à nos enfants jusque dans les écoles pour les intéresser à la science. À mon avis, vous ne pouvez pas seulement avoir des scientifiques qui parlent à des scientifiques, vous avez besoin de scientifiques et d'éducateurs, de décideurs de politiques publiques, d'économistes. Vous pourriez avoir les meilleures découvertes scientifiques, mais si cela n'ont pas de résonance dans la vie humaine, cela reste trop isolé. C'est une spécificité de cette conférence.

Est-il possible de lier voile sportive et science des océans ?

Quiconque a passé du temps sur un bateau, comme moi, sait que vous êtes à la merci de l'environnement, vous devez comprendre le vent, vous devez comprendre les courants. Les gens qui naviguent sont également océanographes car ils doivent comprendre leur environnement pour réussir à naviguer. Vous avez cette merveilleuse course autour du monde ici à Barcelone et la chance pour les marins d'être les yeux des enfants à l'école et des politiciens, leur offrant la primeur de ce qu'ils voient tout autour de la planète. Nous devons profiter de ce magnifique programme mis en place, pour vulgariser la science et les observations réalisées tout autour de la planète grâce à cette course. Ils partageront non seulement leurs difficultés mais également leurs découvertes des dauphins, des baleines et des oiseaux étranges. S'ils peuvent communiquer cela aux gens, ce serait fantastique car le public les suivra autour du monde et partagera leur découvertes.

Êtes-vous un fan de voile ?

Je pense que j'ai eu mon premier voilier lorsque j'avais 12 ou 14 ans, et j'ai navigué le long des côtes américaines. Quand je vivais en Floride, j'ai eu un autre voilier avec lequel j'ai navigué à travers le Gulf Stream jusqu'aux Bahamas. Rien de comparable avec ce que font ces aventuriers mais je n'avais pas de GPS, juste une boussole et je devais utiliser un sextant, comme les anciens marins...mais ce n'était jamais très loin de la terre, pas comme ces aventuriers ! Je suis très respectueux et fasciné par leurs exploits, c'est un exploit hors du commun que de naviguer autour du monde avec autant de difficultés à affronter.

Que pensez-vous des projets en cours pour la prochaine Barcelona World Race pour mesurer la salinité et la température à l'aide de flotteurs Argo, de caméras embarquées pour mesurer la transparence et la couleur de l'eau de mer et des filtres micro-plastiques ?

Le programme de mesure prévu pendant la course est très important et, de la même façon que les satellites sont utilisés pour prédire les tempêtes, ces capteurs peuvent permettre de voir ce qui se passe sous l'eau. En permettant de profiter de ce réseau de capteurs au cœur des océans, mesurant température et courant, le travail des skippers n'ajoutera pas seulement à une meilleure compréhension des océans mais lui donnera plus de pertinence. Les coureurs de la Barcelona World Race seront des scientifiques là-bas, pas seulement des marins, et ils recueilleront des données utiles à des nombreuses personnes.

Quelle est la réalité tangible du changement climatique ?

Les skippers naviguant autour du monde tous les trois ans, en collectant températures et autres données, sont capables de voir les changements au cours de leur temps de course. Nous avons déjà prouvé que les océans du monde se sont réchauffés ces cinquante dernières années et prouvé également que les océans ont absorbé une grosse quantité du dioxyde de carbone que nous rejetons dans l'atmosphère. Nous avons augmenté la concentration de dioxyde de carbone de 30 % depuis 1950, avec pour résultat une acidification des océans, le stress et la disparition de nos coraux, en plus que nombreuses autre choses que nous avons observé. Ce sont des réalités. Nous avons des tempêtes plus fortes dans certaines zones et c'est quelque chose auquel les marins prenant par à la course peuvent avoir à faire face. Ces navigateurs courageux qui naviguent autour du globe verront effectivement certains effets du changement climatique.