Les Colonnes d'Hercule

Frontière entre la Méditerranée et l’Atlantique, barrière maritime entre l’Europe et l’Afrique, le détroit de Gibraltar est un lieu chargé d’histoire pour les hommes et un étroit couloir difficile à négocier pour les navigateurs.

Articles JUIL. 25, 2012 01:00

La légende veut qu’Héraclès, fils de Zeus et d’Alcmène, ouvrit la montagne qui reliait le Maroc à l’Espagne d’un coup de sabre lors de son combat contre Antée, créant ainsi le détroit de Gibraltar. Pour marquer sa victoire il érigea les « colonnes d’Hercule » de chaque coté du sillon. Pendant longtemps ces colonnes furent une barrière difficilement franchissable par les navires bien que l’on sache que, dès le 12ème siècle avant Jésus Christ, le roi égyptien Néchao arma une flottille menée par des Phéniciens pour franchir ce redoutable détroit vers l’Atlantique et revenir en Egypte par la mer du Septentrion, soit trois années de voyage pour faire le tour de l’Afrique !
 
Les navigateurs méditerranéens étaient intrépides au point de se moquer de certaines superstitions qui laissaient entendre qu’au-delà de l’horizon, était le vide. Même s’ils suivaient les contours des côtes, les navires marchands descendaient jusqu’au cap Bojador (en face des Canaries, encore inconnues à cette époque) et le Carthaginois Himilcon passa même le détroit dès 520 av. J-C, en direction des îles Celtes et de la Cornouaille à la recherche d’étain. Pythéas en 330 av. J-C, monta quant à lui jusqu’à l’Irlande, les îles Hébrides, les Shetlands et même l’Islande dénommée alors Thulé.
 
Colonie britannique pendant trois siècles
Stratégiquement positionné pour contrôler le trafic maritime, Gibraltar fut des siècles durant l’enjeu de combats farouches. Occupé par les Maures en 711 sous le commandement de Tarik ibn Zyad, repris par les Espagnols en 1309, récupéré par le sultan de Fez en 1333 après un siège de quatre mois et demi : il redevient espagnol grâce à San Bernardo de Claraval en 1462. En 1713 le traité d’Utrecht fait don à sa Gracieuse Majesté, « absolument et pour toujours », de ce caillou de 6 km², devenu au fil des ans une base navale.
 
Point de concentration de la flotte des Alliés lors de la Seconde Guerre Mondiale pour débarquer les troupes en Afrique, Gibraltar subit ensuite les humeurs du dictateur Franco qui ferma les frontières entre cette enclave britannique et l’Espagne, fermeture qui ne cessa que seize années plus tard, malgré l’entrée en vigueur de la Communauté Européenne ! Gibraltar bénéficie encore aujourd’hui d’une législation fiscale autonome où les impôts sur les bénéfices des sociétés sont inexistants, tout comme les droits de mutation et l’impôt sur la fortune. Un véritable paradis… fiscal pour les 30 000 Gibraltariens supportant toutefois brumes et vents.
 
Car la vie à Gibraltar n’est en effet pas tous les jours rose : cet entonnoir provoque de forts contrastes thermiques qui génèrent souvent un « effet Venturi », un renforcement local mais violent du vent sur une bande de quelques kilomètres de long. De même, entre les eaux froides de l’Atlantique et celles plus chaudes de la Méditerranée se créent des échanges importants sur ce seuil peu profond, rendant la navigation parfois très dangereuse dans ce couloir de 50 kilomètres de long seulement, mais au trafic maritime intense…
 
Une zone météorologiquement complexe
 
Point de rencontre entre une Europe tempérée et une Afrique désertique, entre un Atlantique froid et une Méditerranée chaude, le détroit de Gibraltar est une zone météorologique capricieuse et inquiétante. Goulet de dix milles de large sur trente milles de long (18 km sur 55 km), le détroit de Gibraltar présente une climatologie très particulière et très variable dans une même journée. Cette spécificité est due à plusieurs caractéristiques : maritime avec une mer chaude et un océan froid ; thermique avec le désert saharien face à la péninsule ibérique ; orographique avec la pointe del Cabrito (340 m) côté espagnol faisant face aux contreforts du Rif marocain (1 927 m au mont Kelti)…
 
La rencontre entre les eaux chaudes de la Méditerranée et celles plus froides de l’Atlantique crée un courant « sortant » de surface et un courant « entrant » opposé en profondeur. Ce courant superficiel d’Est en Ouest qui varie entre 1 et 2 nœuds (2 à 4 km/h), était d’ailleurs utilisé par les navigateurs antiques qui ne disposaient pas de vaisseaux très rapides, afin de sortir de la Méditerranée quand le vent faisait défaut…
 
En premier lieu, cet « entonnoir géographique » provoque une accélération du vent : « effet Venturi » comme un tuyau d’arrosage qui rétrécit (pour un même débit, le flux est plus fort). Il peut ainsi n’y avoir que cinq nœuds à l’entrée ou à la sortie du détroit, alors qu’une tempête souffle à plus de 50 nœuds à l’intérieur ! De même, le calme le plus total peut régner au lever du soleil, un coup de vent d’Est souffler à midi, et un léger zéphyr d’Ouest balayer le détroit en soirée…
 
Les prévisions météorologiques sont donc extrêmement difficiles à réaliser avec précision car la moindre différence de température de l’air sur l’Espagne ou sur le Maroc, ou de l’eau entre Atlantique et Méditerranée, provoque un changement climatique conséquent. Seules quelques configurations météorologiques « normales »permettent d’anticiper à plus de 24 heures, la situation réelle à venir dans ce goulet.
 
De forts contrastes thermiques
Pour tous les marins, à voile ou au moteur, ce passage qui ne dure pourtant que quelques heures, impose de rester en permanence sur le qui-vive : non seulement le temps peut se dégrader très rapidement sans annonce particulière du ciel (nuages) ou du baromètre (stable), mais en sus, le trafic maritime est très dense avec les cargos qui entrent et sortent de la Méditerranée, les ferries qui traversent le détroit, mais aussi avec les bateaux de pêche… sans parler des trafiquants surveillés par la police !
 
Le cas de navigation le plus délicat dans le goulet de Gibraltar est lorsqu’un voilier veut sortir de la Méditerranée avec un coup de vent d’Ouest : non seulement, il doit tirer des bords contre le vent, mais surtout il doit affronter des vagues extrêmement dures car la brise s’oppose au courant de surface. Il en résulte une mer démontée au point que certains tankers de plus de 100 000 tonnes se sont retrouvés en difficulté et préfèrent souvent patienter devant Tanger ou derrière Gibraltar, le temps que la situation s’améliore…
 
Pour les monocoques de la Barcelona World Race, le détroit de Gibraltar s’annonce relativement coopératif pour cette nouvelle année avec un flux de secteur Est faible à modéré, ce qui devrait rendre l’entrée en Atlantique sereine. Mais qu’en sera-t-il au retour du tour du monde dans presque trois mois ? Les navigateurs connaîtront peut-être les conditions de mer les plus dures et les plus dangereuses de leur circumnavigation…
 
Dominic Bourgeois