La planche à grands desseins de Nandor Fa

A 61 ans, Nandor fa est un cas à part dans le petit monde de l’IMOCA. Le navigateur hongrois, outre qu’il affiche une belle détermination est surtout le seul à avoir dessiné son bateau et participé plus qu’activement à sa construction. S’il se revendique volontiers autodidacte en la matière, on n’oublie qu’il a passé quelques temps, dans les années 80, dans les bureaux de Ben Lexcen, l’architecte australien qui avait conçu le 12mJI à ailettes qui, pour la première fois, avait mis à mal la domination américaine sur la Coupe. Néanmoins, Nandor Fa persiste et signe : l’architecture navale est avant tout un loisir, une manière pour lui de se détendre, d’échapper à la pression de son métier de concepteur et promoteur de marinas.

Articles DÉC. 27, 2014 16:50

Son Spirit of Hungary est donc le premier IMOCA conçu sous la nouvelle jauge. Sa naissance fut justement perturbé par l’apparition de cette donne inédite qui a obligé Nandor Fa à revoir sa copie. Initialement prévu pour disputer la New York – Barcelona, Spirit of Hungary a dû repasser en chantier pour se conformer aux nouvelles règles. La Barcelona World Race sera donc le premier test grandeur nature contre d’autres IMOCA.

Nandor, racontez-nous la genèse de ce projet…

En fait tout est né d’une envie de me relaxer après le travail. Dessiner des bateaux, me repose l’esprit. C’est mon hobby majeur dès que j’ai du temps libre et ce, depuis des années. J’ai dessiné nombre de petits bateaux et c’est mon troisième 60 pieds ; je devrais dire quatrième tant il  nous a fallu reprendre de choses sur celui-là. C’est aussi mon premier bateau en carbone et il m’a fallu comprendre combien le carbone se comportait différemment des fibres de verre classiques.

Et vous avez participé à la définition des éléments de structure

J’ai participé à l’essentiel. J’ai trouvé un jeune gars en Hongrie qui m’a aidé sur les calculs et la digitalisation. J’ai aussi travaillé avec une équipe autrichienne qui possédait un programme informatique très pointu sur le profil de quille.

L’élément déclencheur du projet, c’est une offre de matériaux

J’avais un ami qui m’avait dit que si je voulais me lancer un jour dans la construction d’un grand bateau, il pourrait me fournir de la fibre de carbone, en tant que représentant d’une grande société aux Etats-Unis. C’était une offre sérieuse. J’en ai parlé à ma famille qui s’est montré vraiment enthousiaste. Je me suis mis au travail immédiatement et j’ai commencé à dessiner le bateau, une semaine plus tard. J’ai commencé à construire réellement le bateau un an plus tard, on était en 2012. A ce moment, j’ai demandé au comité technique de l’IMOCA ce qui risquait de changer. Ils m’ont dit de concevoir le bateau, que ce serait OK. C’est au moment où on avait quasiment achevé la construction que les règles ont changé, notamment le moment de redressement. On a dû changer pas mal de choses, revoir le gréement, les ballasts. Ce furent des moments difficiles car on avait juste fini le bateau quand on dû procéder à ces changements.

Je suppose que vous avez eu un œil attentif sur les autres IMOCA ?

Je connaissais tous les bateaux, les VPLP-Verdier, les plans Farr. Je voulais trouver le compromis qui me paraissait optimal. Par exemple je trouve les VPLP-Verdier trop larges à l’étrave et les plans Farr trop fins. Par ailleurs, la plupart de ces bateaux me paraît très puissant à l’instar de l’ancien Cheminées Poujoulat de Bernard Stamm. Donc, je voulais quelque chose d’intermédiaire tout en gardant le moment de redressement maximal. Pour respecter les nouvelles normes de jauge, on s’est retrouvé avec un bateau plus lourd de 500 à 600 kilos que ce que nous avions escompté. Je pense que ce devrait être la norme pour tous les nouveaux bateaux. J’attends de voir ce que ça donnera avec les bateaux actuellement en construction.

Avez-vous une idée de la manière dont le bateau se comportera vis à vis de la concurrence ?

On est encore en phase d’apprentissage. On ne sait pas à quoi s’attendre. Mais je ne suis pas inquiet. Je sais que j’ai fait de mon mieux, que je suis en phase sur ce projet avec ma femme et ma famille. C’est différent pour des coureurs qui ont des comptes à rendre à un partenaire. Moi je suis décontracté, je veux juste que nous fassions une belle course. Je ne me soucie pas vraiment de ce que le monde extérieur va penser, je me concentre sur mon bateau, ma navigation. On sait que l’architecture navale n’est pas une science exacte. Parfois des gars reconstruisent leur bateau, deux mois après l’avoir mis à l’eau.

Mais pour moi, bien naviguer, c’est être en accord avec la nature, me faire plaisir à aller vite, apprécier la vie en mer. C’est plus important que de lutter en tête de peloton. Je veux apprécier cette course ; déjà, le fait d’avoir dessiné le bateau ajoute du plaisir à l’affaire. C’est déjà une grande joie d’être là, d’avoir vaincu les difficultés pour en arriver là. On pourrait croire que j’aime me battre contre les éléments. C’est juste une part de la règle du jeu. Ce que je détesterais, c’est de perdre le bateau, de devoir l’abandonner. Dans le BOC Challenge, j’ai perdu mes deux safrans dans l’océan Indien et les organisateurs m’ont enjoint de quitter le bateau. Je leur ai répondu que j’avais de quoi manger et boire, que j’avais un mât et des voiles. J’ai fait route sans safran sur Port Elisabeth que j’ai atteint après 11 jours de navigation. J’ai fait faire deux nouveaux safrans, j’ai réparé et je suis reparti.

Et quels sont les meilleurs atouts de votre bateau ?

Ma première force, c’est de ne pas être catalogué parmi les favoris. J’espère que son point fort sera sa fiabilité. C’était le premier objectif, d’avoir un bateau sain qu’on peut pousser à fond sans craindre de casser. Je considère que certains bateaux sont vraiment fragiles et je veux vraiment pouvoir tirer sur le mien sans être inquiet. Je devrais être un peu moins rapide dans le petit temps. Dans la brise ou au près, on devrait se tenir. Mais je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui des conditions dans lesquelles je serai plus rapide. Mon bateau est fait pour un tour du monde. Je commence à être un vieux monsieur et j’ai besoin de me sentir en confiance à bord.