En solitaire ou en double, deux manieres similaires mais pas identiques de naviguer

C’est comme si l’on naviguait en solitaire, sauf qu’on n’est pas seul. C’est comme naviguer en équipage, sauf qu’en général, on n’a personne d’autre à côté. Est-ce une contradiction ? Ça en a l’air, mais ce n’en est pas une. Naviguer en double, c’est un monde qui peut ressembler aux deux autres modes de navigation, en solitaire et en équipage complet, mais qui en aucun cas ne leur est identique. C’est pour ça qu’est née la Barcelona World Race et que cette course autour du monde semble vouée au succès. Ceux qui l’ont disputée veulent revenir ; tandis que de nombreux skippers qui n’ont pas encore relevé ce défi en meurent d’envie.

Articles JUIL. 25, 2012 01:00

Mais comment se fait-il que la navigation en double attire aussi bien les champions de la navigation en solitaire que les habitués de la Volvo ? À cette question, il y a autant de réponses que de navigateurs. Pour certains, c’est comme une course en solitaire qui offre l’avantage de pouvoir dormir et de ne pas se sentir complètement seul. Pour d’autres, il s’agit d’un défi totalement différent, celui de construire une équipe qui ne soit pas simplement la somme de deux individualités mais plutôt la multiplication des possibilités des deux navigateurs. Il y en a, enfin, qui considèrent que la navigation en double revient au même que la navigation en équipage complet, sauf qu’il y a moins de mains pour effectuer tout le travail…

À bien y regarder, on s’aperçoit que les bateaux qui ont participé à la première Barcelona World Race sont pratiquement les mêmes que ceux que l’on peut trouver sur la ligne de départ d’un Vendée Globe. Ce sont tous des Open 60’ de la classe IMOCA, mis au point pour la navigation en solitaire. Certes, quelques-uns présentent de petites différences par rapport aux bateaux qui participent au Vendée Globe (tant au niveau du pont, pour adapter la manoeuvre au travail simultané des deux skippers dans les moments les plus délicats, qu’à l’intérieur du voilier, pour permettre l’arrimage de la nourriture destinée aux deux membres de l’équipage pendant toute la durée de la course ; et la présence, bien sûr, de deux personnes à bord), mais ce ne sont que des détails.

A dos, se fuerza más el barco

À deux, on pousse plus le bateau

Nous voilà donc de nouveau à la case départ. Si les bateaux et la plupart des skippers sont principalement les mêmes quelles différences y a-t-il entre le tour du monde en solitaire et en double ?
 
 "La navigation en double est plus dure physiquement parce qu’on a l’habitude de faire plus de manoeuvres. Par contre, la navigation en solitaire, c’est plus une question de mental, on fait moins de changements. En solitaire, par exemple, quand on change une voile, on doit être sûr et certain de ne pas se tromper", explique Alex Thomson, qui avait terminé à la seconde place lors de la première Barcelona World Race et qui ne cache pas son envie d’être de nouveau sur la ligne de départ à Barcelone l’an prochain.

ous les navigateurs interrogés semblent d’accord sur ce point : en double, on pousse davantage les limites du bateau. Javier Sansó, ou Bubi de son surnom, explique ainsi que sur le Mutua Madrileña, son coéquipier et lui avaient laissé un spi hissé pendant dix jours de suite alors qu’il n’aurait pas hésité à l’affaler s’il avait été en solitaire: "On arrivait à la limite du pilote automatique. En solitaire, il aurait fallu réduire la toile, mais comme on était deux, on a tenu la barre pendant dix jours sans s’arrêter, en se relayant toutes les quatre heures ".

Cela signifie-t-il donc que le matériel subisse plus de dégâts et qu’il y ait beaucoup plus de risques d’avaries et de ruptures? Pas forcément. "Le matériel souffre beaucoup pendant les manoeuvres, et les manoeuvres en solitaire sont beaucoup plus longues qu’en double. Quand on prend un ris dans la grand-voile, par exemple, la voile faseille, et ça, ça l’abîme beaucoup. Comme à deux les manoeuvres se font beaucoup plus rapidement, il y a moins de dégâts en double qu’en solitaire, bien qu’on force plus le bateau", explique Guillermo Altadill, skipper d’Estrella Damm, qui cumule six tours du monde à son compteur. "Ce qu’on force en plus quand on navigue en double, tu le gagnes en fiabilité et en contrôle parce qu’il y a deux personnes à bord", conclut Albert Bargués, skipper d’Educación sin Fronteras lors de la première édition de la Barcelona World Race.

Dormir à poings fermés, la grande différence

Dormir a pierna suelta: la gran diferencia
La deuxième grande différence entre un tour du monde en solitaire et un tour du monde en double, et sur laquelle tous les avis se rejoignent, c’est la gestion de la fatigue. Avec une autre personne à bord, on dort plus et mieux. Certes, ce « mieux » est très relatif : quand on se trouve dans un Open 60 au beau milieu d’une tempête, personne n’espère pouvoir se reposer comme dans un lit king size d’un hôtel cinq étoiles. Aux mouvements, aux accélérations et aux ralentissements du bateau, vient s’ajouter un bruit permanent qui peut vite devenir assourdissant, étant donné que la coque en fibre de carbone agit comme une véritable caisse de résonance.

" Quand on navigue à deux, à l’heure de dormir, on dort. Par contre, en solitaire, on ne dort jamais vraiment ", explique Thomson. " Tu fais tes quatre ou six heures de sommeil par jour impeccable, et ça, c’est fondamental ", raconte Sansó, pour qui il est " hyper stressant d’aller dormir quand il n’y a personne d’autre pour surveiller ce qui se passe dehors. " Sébastien Josse, coéquipier de Vincent Riou lors de la première édition de la Barcelona World Race, ajoute : " En double, on va plus vite et on se fatigue moins parce que quand on dort, on dort vraiment. En plus, l’heure où on se couche ne dépend pas autant de la météo, donc on finit moins souvent dans un état d’épuisement total ".
 
 Jean-Pierre Dick, vainqueur de la première édition de la Barcelona World Race, ne partage pas, en revanche, le même point de vue. Selon lui, en effet, naviguer en double n’est pas moins fatigant qu’en solitaire. " La fatigue est plus ou moins équivalente ", dit-il, dans un cas comme dans l’autre. Il avoue d’ailleurs ouvertement s’être senti plus épuisé au terme de la Barcelona World Race qu’après avoir disputé le Vendée Globe, deux ans auparavant.

Problèmes de cohabitation

Les rapports constants qui s’établissent entre deux personnes pendant environ trois mois méritent un chapitre à part. 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant au moins 13 semaines de suite, chaque participant ne voit personne d’autre que son coéquipier. En plus du travail, de la fatigue, des difficultés et de la nourriture lyophilisée, ces deux personnes doivent partager un espace vital qui, en général, n’excède pas les 10 mètres carrés. Sébastien Josse reconnaît que dans un tour du monde en double, " le plus dur, c’est de supporter l’autre ", tout en précisant toutefois qu’il n’a jamais été excédé par la présence de son compagnon de galère. " Il faut faire attention à notre façon de vivre, parce qu’on n’est pas tout seul. Il faut établir des règles et les respecter ", ajoute le skipper français. Avec un Vendée Globe et une Volvo à son actif, ce dernier, accompagné de Vincent Riou, avait également participé à la Barcelona World Race. Mais au milieu de la compétition, alors qu’ils se trouvaient en tête du classement, les deux hommes avaient été contraints à l’abandon suite à la rupture de leur mât.
 
 Albert Bargués insiste aussi clairement sur le fait qu’on ne peut pas concevoir une course en double comme la rencontre fortuite de deux solitaires à bord d’un bateau: " Dure, la vie à deux ? Ça peut être dur, mais ça peut aussi être merveilleux. C’est ce qu’il y a de plus beau chez l’être humain. Ce qui compte, surtout, c’est de partager certaines valeurs. Naviguer en double, ce n’est pas la simple somme de deux navigateurs solitaires. Moi, avec la Barcelona World Race, j’ai appris à vivre avec l’autre et j’ai augmenté ma capacité d’acceptation, aussi bien pendant le tour du monde qu’au cours de l’introspection qui a suivi ".
 
 Pour Jean-Pierre Dick, l’élément clé de cette régate, c’est l’équipage. Selon lui, la gestion du rapport à l’autre doit être l’une des principales occupations du skipper. Et ce rapport, celui-ci l’a certainement bien géré puisqu’il est non seulement sorti vainqueur de la première Barcelona World Race, mais qu’en plus, il n’exclut pas de renouveler l’expérience avec le même coéquipier, Damian Foxall, lors de la prochaine édition.
 
 " En fin de compte, c’est une relation de couple. Parler de ça, c’est comme donner une conférence sur le mariage. Les disputes, les discussions, pour régler tout ça, il faut lâcher du lest. Si vous n’êtes pas prêt à lâcher du lest, il ne faut pas vous embarquer dans une course en double ", assure le docteur Nando Muñoz, médecin de l’organisation de la Barcelona World Race, qui a déjà deux tours du monde derrière lui et qui pratique lui-même la navigation hauturière en double en amateur.
 
 Une mauvaise relation à bord peut avoir des répercussions négatives sur le rendement du bateau pendant la compétition, de même que sur un bateau avec un équipage complet. Un bateau heureux est toujours plus rapide qu’un bateau qui fait la tronche. Toutefois, Nando Muñoz précise que les participants de la Barcelona World Race " sont des professionnels qui sont payés pour faire un travail, et pour le faire bien. Ils sont sensés aller travailler, pas se marier, donc les émotions, ils doivent les laisser chez eux. La vie à deux peut être difficile, mais ils ne sont pas non plus obligés de s’embrasser toutes les cinq minutes. Il faut aussi qu’une chose soit claire dans leur tête, c’est qu’il ne peut pas y avoir de rivalité entre eux ".
 
 Pour Alex Thomson, en revanche, l’espace a beau être restreint, la cohabitation à bord d’un même bateau ne pose aucun problème. " C’est mieux qu’être tout seul ; il y a toujours quelqu’un à qui parler, c’est plus drôle ", affirme le skipper d’Hugo Boss, qui espère aussi se trouver sur la ligne de départ de la prochaine Barcelona World Race.

Solitario y a dos, dos formas parecidas, pero no iguales de navegar

Les préférences

Qu’est-ce qui est mieux : faire le tour du monde en solitaire ou en double ? Difficile d’obtenir une réponse claire des navigateurs. En général, ces derniers évitent de répondre comme un enfant à qui l’on demande s’il préfère son père ou sa mère. Mais il y a tout de même des exceptions. Le skipper d’Hugo Boss ne se débine pas : " Je préfère la navigation en double " Javier Sansó, quant à lui, opte pour la course en solitaire sans la moindre hésitation : " Naviguer seul, c’est incomparable ; être à deux, ça revient au même qu’être à cinq, c’est comme si on était déjà en équipage complet ". Cela dit, la navigation en double ne doit pas être si terrible que ça pour le skipper majorquin vu que celui-ci rêve lui aussi d’une deuxième Barcelona World Race. Et vu la façon dont il nous avait rapporté son expérience à bord de Mutua Madrileña lors de la première édition de la course, l’aventure qu’il a vécue aux côtés de Pachi Rivero a bien dû lui laisser une trace.
 
 La plupart, cependant, ne préfère pas se prononcer. D’ailleurs, ils pratiquent ces deux modes de navigation, et c’est ça qu’ils aiment le plus. Et ce qui attire le plus tous ces " tourdumondistes " ou presque, c’est la possibilité de se lancer à nouveau sur les océans inhospitaliers du sud de la planète, au royaume des albatros et des tempêtes quasiment permanentes. Là-bas, que ce soit en solitaire ou en double, ils se sentent intimement unis à l’immensité de la mer et de la nature. C’est là-bas qu’ils se sentent pleinement épanouis. C’est là-bas que navigueront les participants de la prochaine Barcelona World Race."